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Aux origines lyonnaises de la Semaine de l'Unité

 

Souvenirs des Sœurs de l’Adoration Réparatrice
Soeur Marie Madeleine

Pendant cinq années consécutives, la Semaine pour l’Unité des Chrétiens a eu pour cadre habituel la chapelle de l’Adoration Réparatrice de la rue Henri IV. Les Lyonnais, qui ont assisté à ces cérémonies, n’ont pas oublié l’intensité du mouvement spiri­tuel animé par l’abbé Couturier, la qualité des conférences, l’intérêt des sujets traités, ni la gravité de ces réunions auxquelles participaient de nombreux prêtres en présence de membres d’au­tres Églises. Comment oublier la foule attentive et vibrante qui s’écrasait littéralement pour entendre les orateurs exprimer le regret des fautes passées, « s’appliquer à décrire les complémen­tarités de l’Orient et de l’Occident, – engager la foule à se préparer dans la prière et à laisser monter en elle un immense désir de réconciliation » ? C’était alors un langage si nouveau !

Cependant, dès 1929 les Pères Assomptionnistes avaient orga­nisé un triduum dans la crypte de notre chapelle, les 18, 19 et 20 janvier. L’assemblée était peu nombreuse, et c’est en 1933 seulement que l’abbé Couturier réalise sa première ébauche de participation lyonnaise à la Semaine de l’Unité, sous forme égale­ment d’un triduum à l’église Saint-François-de-Sales. Mais ceci fait désormais partie de l’histoire du mouvement œcuménique. Déjà les sœurs de l’Adoration Réparatrice connaissaient bien l’abbé, ayant eu l’occasion de travailler, à sa demande, à la confec­tion de tentures et d’ornements religieux destinés au clergé orthodoxe exilé, et sans doute aussi à la chapelle russe catholi­que ouverte en 1932 rue Auguste-Comte.

En prélude à leurs souvenirs sur la Semaine de Prière, les sœurs ont noté quelques détails sur cette époque, détails où l’on découvre déjà comme une respectueuse tendresse. Ces travaux de couture et de broderie étaient placés sous la haute direction de la propre sœur de l’abbé Couturier, qui s’en occupait .avec une vigilance dont on se souvient encore rue Henri-IV. Le frère et la sœur avaient le même zèle ardent pour la dignité du culte, et Melle Couturier exigeait que tous les travaux soient cousus à la main. Pas une piqûre à la machine n’était tolérée... Il faut bien l’avouer, les visites de la bonne demoiselle au couvent étaient assez redoutées, car elle ne pouvait comprendre le surcroît de travail qu’elle imposait. Elle voulait se rendre compte elle-même de l’ouvrage accompli : « Comment ? ... ce n’est pas plus avancé ?... vous avez donc été toutes malades ?... » Mais si les sœurs la trou­vaient quelque peu exigeante, elles admiraient le dévouement dé­ployé par elle dans la tâche ingrate de quémandeuse qu’elle assu­mait, afin de seconder efficacement son frère dans ses travaux apostoliques. Leur charité accueillante à tous deux dépassait souvent leurs pauvres moyens, et s’ils avaient reçu des invités à midi, il fallait ensuite se priver...

Pour remercier les sœurs de leur travail bénévole, l’abbé vint rue Henri-IV, un jour de juillet 1933, en compagnie d’un évêque russe délivré de prison grâce au Pape Pie XI, Mgr Boleslav Sloskan. Toute la communauté était réunie dans la salle du chapitre. « Je vois encore entrer le Père Couturier, raconte une sœur, tout souriant, et suivi du très jeune évêque, grand, émacié, au visage de saint, aux yeux limpides et profonds. – « Est-ce qu’il faut que je parle ? » dit-il très bas. – « Bien sûr », répond l’abbé en sour­dine. Et Mgr Sloskan raconte sa captivité, et comment il a appris le français grâce à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, en lisant et relisant dans sa prison l’Histoire d’une âme. Il dit aussi son désir de retourner parmi ses frères si malheureux. « Les enfants meu­rent comme des mouches », dit-il.

Enfin l’année suivante eut lieu la première « Semaine pour l’Unité des Chrétiens » – l’Octave, disait-on à cette époque. Elle fut bien suivie, mais sans grande affluence, remarquent les chro­niques du couvent, d’ailleurs avares de détails à ce sujet. Ceci marque bien la mentalité du temps. En effet l’immense espoir de l’Unité enfin retrouvée se voilait de la crainte d’encourir quel­qu’un de ces reproches dont l’abbé Couturier connut souvent l’amertume. On ouvrait largement son cœur à la Bonne Nouvelle, mais on préférait que ces manifestations ne laissent pas de traces écrites.

Chaque célébration avait lieu à 17 h – 5 h en langage du temps. Elle comprenait une conférence, prononcée en chaire, les prières spéciales pour l’Unité des Chrétiens, et se terminait par la béné­diction du Saint-Sacrement. Avant la conférence, les sœurs réci­taient, selon leur Règle, l’Office anticipé des Matines du Saint-Sacrement. Il n’est pas indifférent de noter ces menus détails et de relever que les premières Semaines de l’Unité ont été célé­brées devant l’Eucharistie, Sacrement de l’Unité, toujours exposée dans cette chapelle de l’Adoration Réparatrice. Selon l’usage liturgique, on plaçait simplement un voile devant l’ostensoir pen­dant la seule durée du sermon. Ce « programme » fut suivi de 1934 à 1938. Les sœurs se rappellent très bien que plusieurs de nos « frères séparés » restaient en adoration longtemps après la fin de la cérémonie.

Cette première Semaine marqua seulement une étape qui per­mit à l’abbé Couturier de préciser ses plans. Elle eut lieu avec le concours de l’abbé Raffin, missionnaire diocésain, des Pères Verny, s.j., Antoine Serre, o.f.m., Bertrand, o.p., de Lavareille, s.j., et enfin du Père Broussaleux, religieux assomptionniste d’origine grecque. Il semble qu’il n’y avait pas encore de « thème », car les sujets de ce qu’on appelait encore cette année-là des « sermons », ne sont pas mentionnés, et pas davantage pour celui que le Père de Bonneville, s.j., donna à l’église Saint-François-de-Sales, le di­manche 21 janvier, en présence du cardinal Maurin. Mais ici nous possédons le témoignage d’une sœur, qui, résumant en quelques mots le sujet de conférence, traduit aussi, avec une note d’en­thousiasme juvénile, le choc spirituel ressenti par les auditeurs de ces premières réunions, auxquelles ne participaient encore que quelques orthodoxes : « Je me souviens que le Père de Bonneville reprocha aux catholiques leur tiédeur en face de la séparation. Il sut galvaniser son auditoire et il parla d’une croisade pacifique à entreprendre pour la réunion. On avait l’impression qu’après le sermon l’assistance allait se lever et dire d’une seule voix : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! » comme au temps de Pierre l’Ermite. »

En 1935, le sermon d’ouverture était donné par le Père Perroy, s.j. Cette fois, « la chapelle était trop petite pour contenir les auditeurs ». En effet, on laissa entrer tous ceux qui arrivaient jusqu’à ce que la moindre place libre soit occupée. La chapelle latérale, les deux tribunes et les galeries étaient pleines. Les scouts chargés du service d’ordre ne parvenaient plus à circuler dans les allées encombrées. Il en fut à peu près de même pour les autres conférences, cette année-là et les années qui suivirent. On évalue à un millier le nombre de personnes qui pouvaient assister aux cérémonies.

Cette année-là, 1935, le sujet choisi pour chaque jour était celui du calendrier de la Semaine de Prière pour l’Unité. Après le P. Perroy, c’est le P. Nedtotchine, desservant de la chapelle russe catholique, qui parle de l’orthodoxie, « dévoilant l’âme mystique du peuple russe ». Et nos chroniques ajoutent : « le dimanche 20, cérémonie grandiose à la Primatiale Saint-Jean ». Le programme de la Semaine se poursuit, déjà connu par l’ouvrage du P. Villain. Le 21, le P. de Lubac, s.j., parle du protestantisme. Le 22, c’est le P. Broussaleux, a.a., sur l’orthodoxie grecque. Le 23, Dom Buener, o.s.b., de l’abbaye d’Hautecombe, sur l’anglicanisme. Le 24, le P. Benoît-Joseph, o.f.m., venu de Suisse, parle admirablement sur le judaïsme. Enfin, le 25, le P. Bellouard, sur le paganisme.

Cette même année, chaque matin, pendant toute la Semaine, le P. Jean Garleanu, o.f.m., célébrait une messe aux intentions de l’Unité. Il signait sur le registre : Missionnaire apostolique de Roumanie.

En 1936, le plan général est le même ; cependant « l’horizon s’est élargi : l’Islam et Israël sont introduits dans le cycle », (M. Villain, op. cit. p. 56). Le célèbre article sur la Psychologie de l’Octave por­tait largement ses fruits. Par ailleurs, l’abbé avait envoyé une circulaire aux juifs pour les inviter à venir à la conférence du P. Monchanin le 18 janvier : Israël et chrétienté. Nos chroniques ont retenu un autre titre pour ce jour-là : Quand Israël aime Dieu, titre qui donne bien la note de la nouvelle orientation de l’Octave, voulue par l’abbé Couturier. Ses relations avec les différentes confessions s’élargissaient dans un climat de confiance et « d’émulation spirituelle » qui imprégnait les cérémonies de la Semaine annuelle. Une autre circulaire avait été envoyée aux protestants : les sœurs ont gardé le souvenir de l’un d’entre eux pleurant d’émotion après une des célébrations, et demandant à venir re­mercier le prédicateur pour la modération et la charité avec lesquelles il avait parlé de « nos frères séparés ».

La conférence du P. de Pierrefeu, s.j., sur l’anglicanisme, est celle qui a le plus retenu l’attention des sœurs. La chapelle était comble ; mais un tel silence régnait habituellement pendant les prédications que la parole de l’orateur atteignait tous les audi­teurs. « On ne trouvait pas le temps long ; pourtant les conféren­ces, très étudiées, duraient parfois jusqu’à une heure et demie ».

En tout ceci, l’abbé Couturier, dont le nom ne paraissait jamais, s’appuyait sur l’immense mouvement de prière qu’il avait su créer et qui soutenait son action. Il était déjà en relations avec un grand nombre de communautés catholiques, orthodoxes, angli­canes, et sollicitait leurs prières. Il leur écrivait, leur rendait visite, et les mettait en rapports entre elles, ou même leur con­duisait ses amis anglicans ou orthodoxes. C’est ainsi qu’à la fin de mai 1936, quand il reçut à Lyon la visite de Dom Benedict Ley, Maître des Novices de l’abbaye de Nashdom, il vint célébrer la messe à l’Adoration Réparatrice en présence de son hôte. Le reli­gieux anglican et sa Communauté furent vivement recommandés aux prières des sœurs. Il nous est difficile, actuellement, de con­cevoir à quel point ces démarches étaient alors insolites. La même chose se reproduisit plusieurs fois, et, entre autres, pour le passage à Lyon des Révérends Fynes Clinton et Gregory Dix, à la fin de septembre de cette même année. L’abbé, tout heureux, donnait à ses invités des missels afin qu’ils puissent suivre les textes de la messe en même temps que lui. Quand on se rappelle ce que représentait pour lui la célébration d’une messe, c’était la plus grande marque de communion qu’il pût offrir à ses hôtes.

Deux ans plus tard, au printemps de 1938, il reçut la visite de Mgr Mounsey, de la Communauté anglicane de Mirfield, évêque de Bradford, accompagné du P. Cary, de la Communauté de Cowley. Sans doute afin de pouvoir rendre à son invité les hon­neurs liturgiques prévus par les rubriques, l’abbé célébra sa messe dans la petite chapelle latérale, dont on avait discrètement tiré les rideaux, et où l’on avait disposé tapis, fauteuils et prie-Dieu. Rayonnant, l’abbé laissa éclater sa joie devant les sœurs de la sacristie, leur disant combien cet accueil était important. La guerre interrompit ces visites ; mais l’abbé continua de venir célébrer sa messe rue Henri-IV, selon les nécessités de ses dépla­cements, toujours pressé et à des heures imprévues. La sœur qui le recevait à la sacristie, et qui s’appliquait à ne pas le faire attendre, admirait sa simplicité et son rayonnement spirituel.

Mais puisque nous évoquons ce temps de la guerre, disons ici que c’est à cette époque difficile qu’il vint un jour, « de connivence avec l’abbé Rémilieux, curé de Saint-Alban, demander si nous pourrions lui faire des hosties très épaisses et très jaunes ». Ah, ces hosties ! jamais elles n’étaient assez épaisses, jamais assez jaunes. Un jour enfin, ce fut très bien, et la sœur chargée de la cuisson reçut un billet de félicitations et une invitation à se rendre rue du Plat. Quand elle se présenta, Melle Antoinette lui ouvrit la porte et la referma brusquement à clef dès qu’elle fut entrée, car on redoutait la gestapo... Mais pour l’abbé Couturier, l’important était de communiquer à la sœur sa ferveur et son enthousiasme. Pendant près d’une heure il lui expliqua le pour­quoi de ces hosties. « Plus elles sont épaisses, plus elles sont jaunes, et plus elles ressemblent à du pain... Que c’est beau, ma sœur : on dirait un épi de blé sur le corporal blanc. » – Les bom­bardements dispersèrent les sœurs qui ne furent plus en mesure de donner satisfaction aux demandes de l’abbé Couturier. Il reprit le fer à hosties fourni par lui et le porta aux sœurs de Vassieux.

Revenons aux célébrations de la Semaine. Le programme de 1937 est noté en détail dans le livre du Père Villain sous le titre : Le Royaume de Dieu. Le 18 janvier, le P. Monchanin traite cette fois des Éléments islamiques du Royaume de Dieu. Un détail si­gnificatif a été retenu par les sœurs : quand, après la conférence, le P. Monchanin arriva au sanctuaire pour la bénédiction du Saint-Sacrement, il fit longuement devant la Sainte Hostie la profonde prosternation de l’Islam.

Après l’abbé Monchanin, puis le P. de Pierrefeu, on remarque deux fois le nom de Dom Becket, o.s.b. du Prieuré d’Amay-sur-Meuse (transféré à Chevetogne), dont l’abbé Couturier était oblat.

La cérémonie du dimanche 24 janvier eut lieu à la Primatiale Saint-Jean ; mais le matin de ce dimanche, qui était celui de la Septuagésime, une messe avait été chantée dans la chapelle de l’Adoration Réparatrice, avec le concours de la chorale grégo­rienne de Melle Monier. « II y avait foule à la chapelle... » L’année suivante, 1938, il en fut de même pour le dimanche de clôture.

Pour cette dernière année, on constate que le rayonnement de la Semaine s’étendait toujours, avec des manifestations extérieures plus variées. Le P. Doncœur à Saint-François-de-Sales, le P. Mersch à la chapelle, attirèrent de nombreux auditeurs. Mais nous relèverons seulement dans le programme la conférence de M. l’abbé Richard, professeur à la Faculté de Théologie de Lyon, qui parla sur la foi chrétienne chez les non-catholiques. Nous nous permettons de rappeler ici le témoignage de M. le Chanoine Magnin, aujourd’hui chargé à Lyon de la Commission d’Art Sacré, et qui participait alors à cette cérémonie parmi les membres du Séminaire Universitaire. Il a noté comme très important ce que l’orateur disait du baptême, « fondement premier de l’Unité entre les chrétiens ». Sans doute, l’idée avait déjà été exprimée, surtout depuis la lettre du P. White, o.p. publiée en 1935. Pourtant, ce jour-là, dans cette chapelle, il semble que c’était la première fois qu’on le proclamait de façon théologique et devant une telle assemblée. Le Concile Vatican II l’a depuis proclamé dans des termes à peu près semblables.

Mais durant cette Semaine de 1938, l’affluence fut encore plus grande. On tenta d’augmenter le nombre des places en ouvrant une tribune désaffectée ; mais ce fut en vain, et les organisateurs durent renoncer à revenir l’année suivante à l’Adoration Répara­trice, au grand regret de toutes les sœurs... Du moins avaient-elles eu le temps de bien se pénétrer des enseignements reçus. Cela suffisait. Selon la remarque du P. Michalon (Pages Documentaires, VIII) « Le succès est ici spécialement dangereux car il risque de ne plus se nourrir assez de la contemplation du Christ Priant pour les siens... Pour l’abbé Couturier, il n’y a de véritable œcu­ménisme que dans une dimension contemplative... « Oui, le silen­ce, la prière, telle est cette vocation... L’esprit œcuménique ne peut se maintenir que branché uniquement sur la Prière Sacerdo­tale. »

Père, qu’ils soient un !

Sœur Marie Madeleine
Religieuse de l’Adoration Réparatrice

© Unité Chrétienne, n° 32, novembre 1973.